La civelle est une jeune Anguille d’une dizaine de centimètres de long. Elle arrive sur nos côtes en fin d’hiver et au cours du printemps après avoir traversé, en trois ans tout de même, l’Océan Atlantique car elle est née dans la Mer des Sargasses, près des côtes américaines. Je ne sais pas si l’on peut parler de courage, mais il est incontestable qu’il faut de la ténacité et aussi un sens certain de l’orientation, ou une veine de cocue, pour échapper à tous les périls qu’elle n’a pas manqué de rencontrer en chemin.
Après ce périple salé, la civelle cherche un ruisseau ou un fleuve dans lequel elle se nourrira pendant plusieurs années pour devenir une véritable Anguille. Elle pourra alors redescendre à la mer pour retrouver les Sargasses et se reproduire.
Ce cycle dure depuis… de nombreuses générations. Et chacun, du Poisson marin au Chevalier gambette et au Martin-pêcheur, y trouve son compte. Car les civelles sont légions. Qui forment des cordons continus près des berges de nos rivières lors des nuits de grandes marées au printemps. Et parfois, la nuit n’y suffisant pas, les retardataires se bousculent encore à la lumière du jour. Les riverains en profitaient et les pêchaient avec un simple seau au bout d’une corde pour les offrir à leurs volailles ou leurs cochons. Ces volumes hallucinants de protéines remontaient les eaux douces et nourrissaient généreusement toutes les communautés animales et végétales de chaque ruisseau de France. Et d’ailleurs. Une manne inépuisable. Comme les Bisons et les Pigeons migrateurs américains, comme les bancs de Morues, les têtards dans les lavoirs, les Abeilles dans les trèfles et les Moineaux dans les fermes, les Ortolans et les Perdrix…
Mais comme d’autres animaux, la civelle se mange…
En 1970, la France a « produit » 1345 tonnes de civelles. La pêche étant lucrative, l’effort s’est intensifié et en 1979 « on en produisait » 1850 tonnes. À raison d’environ 2000 civelles par kilogramme, c’est 3 700 000 000 d’alevins d’Anguille qui ont été prélevés en 1979 !
10 ans plus tard, en 1989, malgré des efforts soutenus, « on n’en produit » que 540 tonnes. Pas surprenant alors que les choses évoluent devant cette chute très marquée. Les prix flambent et atteignent 60€/kg.
Aujourd’hui, le quota de 65 tonnes n’est pas toujours atteint, mais il est maintenu pour cause d’activité économique. À 200€/kg, et souvent plus, ce serait dommage de ne pas en profiter sous prétexte de préserver la ressource !
Les chiffres que je donne sont tirés d’un rapport de l’Ifremer (Institut Français de la Recherche pour l’Exploitation de la Mer) datant du début des années 2000. Rapport qui était accessible mais que je ne retrouve plus, le lien étant supprimé.
Dans ce rapport, les préconisations sont déjà clairement exprimées. 20 ans plus tard, les politiques en sont encore à se pavaner à Chamonix pour MONTRER qu’ils s’intéressent à la biodiversité.

